L’illusion de la sécurité
Incertitude, fragilité … Un sentiment profond de décalage, l’impression de manquer quelque chose, d’être figé par la peur, par mes certitudes. C’est incroyable à quel point notre société, notre éducation, notre civilisation ont besoin de garanties pour avancer. Il faut une véritable force d’âme pour se détacher du troupeau, pour s’aventurer là où personne n’irait sans la certitude d’y trouver du confort ou du plaisir — ce plaisir même qu’on nous a appris à désirer. Un modèle de ce qui devrait, dit-on, être appréciable. Les dieux argent, indépendance et jeunesse éternelle conditionnent de plus en plus profondément notre société malade. « Être parfaitement ajusté à une société dysfonctionnelle n’a rien d’un signe de bonne santé », disait Krishnamurti.
Bien sûr, tout le monde aime être dans le confort, le plaisir, la sécurité.
Mais qu’est-ce que la sécurité dans notre civilisation ? Qu’est-ce que cela signifie, être en sécurité aujourd’hui ?
Être en sécurité, c’est avoir la garantie que si quelque chose venait ébranler notre édifice, rien ne bougerait. Ne surtout pas vaciller. Etre certain que demain ressemblera à aujourd'hui, que nous ne nous ferons pas surprendre ou déstabilisé.
C’est avant tout une sécurité mentale, car c’est l’idée de la perdre qui nous terrifie, bien plus que le fait lui-même car lorsque l’événement survient, quelque chose en nous prend alors les commandes — et on peut même se surprendre à agir avec une force qu’on ne se savait pas. Quand tout vacille et que l’urgence impose l’action, on agit : on ne pense plus. Et c’est là que l’on découvre à la fois une puissance insoupçonnée et une immense fragilité. On réalise notre besoin des autres, la nécessité de montrer notre vulnérabilité, de mettre un genou à terre et de tendre la main. À cet instant, le mental ne peut plus rien.
Pourquoi nous est-il si difficile de nous montrer faibles ? Est-ce réellement le regard des autres qui nous inquiète, ou bien notre propre jugement sur notre fragilité ? Se voir vulnérable, accepter que nous dépendons d’autrui… pourquoi cela demeure-t-il si compliqué ? La dépendance a longtemps été assimilée à une tare, et dans le « logiciel » de notre société, elle l’est forcément, puisque l’on nous enseigne qu’il faudrait, par la force de sa volonté, s’en sortir seul.
Pourtant, la dépendance n’est pas un gros mot. Il suffit de regarder le terrarium de mon fils pour comprendre la dépendance : le ver dépend de la terre, des plantes qui s’y décomposent et qui l’enrichissent. On enlève un élément, et la vie s’éteint dans le bocal !
Nous percevons la fragilité comme une défaillance, alors qu’elle est en réalité le premier pas vers un lien authentique — un lien sans masque, sans la posture de celui ou celle qui prétend se suffire à soi-même, être fort, maîtriser tout. Cette façade se paie souvent d’une immense solitude intérieure et d’un épuisement psychique qui frôle parfois la pathologie.
J’ai la conviction que notre civilisation fabrique et renforce ce conditionnement, en s’appuyant sur une fausse démonstration : l’idée que le besoin de sécurité serait inscrit dans l’être humain depuis son « cerveau reptilien ». Bien sûr, le désir de rester en vie, de ne pas mourir, est profondément ancré en nous. C’est ce que nous partageons avec les animaux : se perpétuer, survivre.
Les animaux, qui ne fonctionnent pas comme des êtres « mentaux », savent instinctivement — jusque dans l’inscription la plus primaire de leurs cellules — que leur force réside dans leur lien avec l’environnement, avec les leurs, avec leur troupeau, avec l’écosystème dans lequel ils évoluent. Sans cela, plus d'espèces, et la survie n’est plus assurée. Chez l’animal, ce n’est pas une construction mentale : c’est un instinct, un encodage profond, une forme d’intelligence plus vaste.
Un animal coupé des siens, ou privé de ses interactions vitales avec son milieu, meurt. Sa sécurité vitale dépend directement de la nature et des autres êtres — de son espèce ou d’autres espèces.
Nous partageons avec l’animal un patrimoine génétique immense : l’animal vit en nous. Mais sommes-nous vraiment conscients de notre dépendance vitale à notre environnement ? Réalisons-nous à quel point notre civilisation nous a coupés de nos instincts, de cette intelligence animale qui ne réfléchit pas, mais sait instinctivement qu’elle appartient à quelque chose de plus vaste ? L’humain moderne agit comme s’il pouvait exister sans le reste. Cette illusion d’autonomie totale est au cœur de notre fragilité psychique, écologique, et même économique.